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  • paulemilechristian

Une nouvelle: Janus


1


Il faisait gris. Un temps qu’il aimait bien, benne journée en perspective. Il avait bien dormi et se sentait en forme. Ils avaient trouvé une sorte de compromis presque équilibré avec l’Autre et il pouvait mieux profiter de sa journée.


Ce n’était tout de même pas génial puisque tout ce qu’il faisait était détruit le lendemain, mais, lui au moins était davantage actif que l’Autre qui passait le plus clair de son temps à défaire ce qu’il avait fait et n’avait pas beaucoup le temps de construire. Évidemment, cela l’obligeait à trouver des trucs inédits et l’Autre devait passer du temps de les trouver.

Il avait eu une mauvaise période pas très inspirée et il avait lui même dû corriger toutes les actions de l’Autre. Heureusement, il avait plus d’imagination et avait remonté la pente en quelques semaines.


L’équilibre actuel était presque satisfaisant mais cela le gavait quand même. Cela allait durer tout le temps de leur vie et ça commençait à le lasser. Ah si l’Autre pouvait disparaître ! Manifestement ce n’était pas possible, leur vie précédente ne le permettait pas et il se demandait quelle serait la suivante.


Il sortit pour poster les deux lettres anonymes écrites en déjeunant et la lettre de dénonciation envoyée à la police. C’était un bon début de journée même si ce n’était pas très original et que l’Autre allait contrecarrer ses plans sans grande difficulté. Il ne le faisait pas tous les jours mais suffisamment de fois pour que l’Autre soit obligé de passer un peu de temps à s’en occuper et donc d’en perdre lorsqu’il ne postait rien.


Comme souvent, il fit mine de mettre une pièce dans le gobelet d’un SDF pour lui piquer l’argent qu’il contenait. Pas grand-chose, les gens étaient de moins en moins généreux, une bonne nouvelle qui lui donna de l’entrain.

Il traversa en s’arrangeant pour qu’une voiture pile devant lui et se fasse heurter à l’arrière par celle qui la collait. Il s’éclipsa rapidement alors que le ton commençait à monter entre les deux conducteurs. Et oui, il ne faut pas rouler trop près hé hé. Il s’engagea sur le pont sans hélas croiser personne avant d’arriver à l’entrée du parc. Il n’y avait pas non plus beaucoup de monde à l’intérieur, ce qui lui permit de vider les poubelles sur le gazon sans être vu.


C’était une guigne que l’autre sache toujours ce que lui faisait, mais c’était pareil pour lui, c’était comme ça. Demain il saurait ce que l’Autre avait fait de sa journée : écrire pour corriger les lettres anonymes et la dénonciation, rendre l’argent au SDF, ramasser les poubelles si personne ne l’avait fait avant. Il aurait dû jeter les détritus dans un endroit moins passant pour être sûr qu’il serait obligé de les ramasser lui même, mais c’était plus marrant d’imaginer l’indignation des promeneurs.


Il franchit la passerelle en taguant en rouge certaines plaques de verre. Au début, l’Autre avait eu du mal à trouver la parade mais maintenant il avait trouvé le produit adéquat pour rapidement effacer. Il faudrait qu’il trouve autre chose moins facile à enlever, mais il hésitait à perdre son temps sur internet pour chercher. Il préférait voir des vidéos pornographiques et jeter la perturbation sur des sites érotiques en tenant des propos extrêmes, ceux qui choquaient le plus ses interlocuteurs, c’est à dire d’autres perversions que les leurs.


L’Autre était assez impuissant face à cela, ce qui le ravissait mais donnait lui donner du temps pour faire autre chose, c’était un inconvénient majeur et il n’allait pas trop souvent sur ce genre de site en visionnant des vidéos bien qu’adorant cela.

Il allait voler un ou deux magasins avant de rentrer pour déjeuner. Il volait juste pour voler et choisissait les articles les plus difficiles à restituer. En plus , si l’Autre n’y arrivait pas, il se sentait obligé d’acheter les articles et devait gaspiller son argent de poche. Le pied !


Ils avaient passé de long mois à régler le problème financier entre eux et finalement avaient listé les dépenses communes et ce qui leur restait comme argent de poche, le même montant à chacun, ce qui le favorisait puis que lui piquait aux clochards et volait alors que l’autre restituait et devait parfois acheter des choses sans intérêts juste pour corriger ses mauvaises actions. Penser à ça lui procurait un immense plaisir car l’Autre n’avait pas trouver la parade. Il avait essayer de jouer au Loto pour compenser. Un jeu de hasard, quelle bêtise ! Il l’aurait bien fait de son coté si il avait trouvé un moyen de tricher.


Il réussit à subtiliser des bonbons à coté de la caisse de la supérette : pas cher mais très difficile à remettre sans se faire voir. Il acheta de l’alcool et des biscuits apéro. Il allait boire et se gaver, sachant que l’Autre allait faire du vélo et se priver pour essayer de conserver la ligne et la santé. Il y tenait aussi mais il pouvait ainsi profiter de ces plaisirs tout en se maintenant en forme.

Il était gagnant comme souvent et espérait que l’Autre allait en avoir marre et se sentir obligé de jeter l’éponge. Enfin, il savait que c’était idiot de penser ça puisque l’équilibre serait rompu et que sa vie de mauvaises actions pouvait être remise en question. Mais la stabilité actuelle commençait à l’ennuyer, il ne trouvait plus rien à inventer de mal qui soit à sa portée.


Il regrettait les premiers temps de leurs querelles découvertes au fil des jours avec des manifestations originales et variées, Ils avaient passé plusieurs semaines à prendre des somnifères tard le soir pour pourrir la matinée de l’autre et puis, après une âpre discussion ils avaient signé un accord car ils perdaient tous les deux une bonne partie de leurs matinées.

Ils s’étaient mis péniblement d’accord aussi sur le décor de l’appartement, chacun pouvant revendre les achats de l’autre et le faisant au début. Le manque d’argent les obligea à trouver un terrain d’entente, mais, là aussi, les négociations furent longues et difficiles.


Ce ne fut pas le cas pour la lecture car ils avaient à peu près les mêmes goûts, ce qui facilitait les achats et les choix à la bibliothèque mais éprouvaient l’inverse l’un de l’autre : par exemple, les histoires romantiques le faisaient pleurer de rire et l’Autre, c’était la violence à laquelle il ne croyait pas qui le divertissait. Par contre, ils aimaient tous les deux les romans policiers et dévoraient ensemble certaines collections : retrouver le même héros était top de jour en jour.

Après avoir dégusté sa boîte de confis de canard aux haricots blancs et son Paris-Brest arrosés de bordeaux et de crémant de bourgogne, il goûta des chocolats en dégustant son café. La machine à laver la vaisselle étant pleine il la mit en route, laissant le soin à l’Autre de la vider le lendemain.


Il choisit un film ultra violent dans le programme à la demande proposé à la télévision en sirotant un petit cognac. Il sourit en se souvenant qu’il avait malencontreusement cassé une bouteille de vin fin après avoir réglé son achat, promettant au caviste qui n’était pas le sien mais celui de l’Autre de prendre en charge la bouteille lors de sa prochaine visite.

Ils avaient dû prendre plusieurs options pour leur fournisseur de télévision et avaient dû s’abonner à deux quotidiens.

Il jeta un œil sur le journal de l’Autre, se délectant des guerres, épidémies, catastrophes, crimes divers, lots communs de la plupart des journaux, et pestant contre certains progrès notamment en médecine qui ne le concernaient pas directement.


Après avoir joué à un feu de guerre sur leur tablette (chacun avait ses propres jeux), il passa sur son ordinateur personnel. Ils en avaient un chacun car l’Autre refusait d’utiliser le sien prétextant qu’il fourmillait de sites pornographiques et même pédopornographiques et de milliers de photos immorales. C’était idiot ! Il n’avait qu’a pas aller dans ces registres simplement et choisir un autre navigateur. Impossible de faire entendre raison à cet imbécile, ce qui était une preuve formelle de ses limites intellectuelles.

Et c’était pareil pour le vin, la bière, les apéritifs, le whisky… et chacun buvait ses bouteilles, et mangeait ses de chocolat et ses biscuits. L’autre avait des goûts de chiotte, que voulez vous, il n’allait pas se les laisser imposer!


C’était tout de même particulier leurs différences ! Dieu (ou je ne sais qui) devait bien se marrer avec tout ça! Quelle imagination !

Il consacra trois bonnes heures à télécharger, trier, classer et visionner des vidéos pornos tout en discutant sur deux sites érotiques en parallèle avec des idiots qui buvaient ses insanités comme du petit lait. Il avait hésité à s’inscrive à un club sado-masochiste à cause de la cotisation qu’il jugeait excessive pour son budget.

Il savait que l’Autre consacrait à peu près le même temps à apprendre sur internet en regardant des vidéos de philosophie, astronomie, sciences, religions et autres conneries qui ne lui serviraient jamais à rien et étaient juste une perte de temps. Cela ne l’aurait toutefois pas gêné qu’il le fasse sur son propre ordinateur et stocke ses insanités à coté de ses fichiers pornos. Il avait l’esprit large, lui.


Il utilisa le temps lui restant avant le dîner pour regarder quelques programmes d’informations continues. Il y avait toujours un problème quelque part : attentat, violence conjugales, faits divers sanglants, catastrophe naturelle, accident… qu’il regardait avec délectation, son verre d’apéritif en main, avec quelques cacahuètes et amandes grillées.

Le dîner était tout sauf léger puisque il incomberait à l’Autre de mener à bien la digestion et à se lever éventuellement en pleine nuit pour prendre un cachet effervescent pour la faciliter. Lui pouvait dormit tranquillement car l’Autre mangeait frugalement le soir sans avoir réfléchi une seconde au fait que c’était lui qui aurait à subir les conséquences de ses exagérations, ou alors c’était uniquement par dogmatisme ?


Le soir, c’était plutôt un petit verre d’armagnac ou un bon whisky qui accompagnait le programme de télévision : il y avait toujours des gens débiles débitant des énormités et prouvant que l’humanité comportait principalement des abrutis qui méritaient qu’on passe son temps à leur causer du tort et à leur faire du mal si l’occasion se présentait. Comment l’Autre pouvait-il ne pas comprendre cela, lui qui n’était pas complètement idiot puisqu’il partageait une partie non négligeable de son être avec lui ?


Leurs congés se terminaient le surlendemain et c’était la galère parce que au boulot il était obligé de bien se comporter pour toucher sa paie à la fin du mois et il ne voyait pas comment changer cela. C’était ça la victoire de l’Autre, il devait s‘écraser et éviter de faire le mal pendant ses heures de travail. C’était horrible et il ne le supportait plus. Il sentait qu’il étaient à la fin d’un cycle, enfin au moins lui car il n’était jamais vraiment certain de que pensait l’Autre, il n’avait pas accès à la partie de son crâne réservée. Il devait mettre fin à cette mascarade finalement déséquilibrée au profit de l’autre à cause de ce maudis job qui l’obligeait à ne être mauvais qu’à mi-temps !


Il y réfléchissait depuis quelques jours et penchaient de plus en plus pour un meurtre au poison. Il devait l’acheter le jour même et le prendre en fin de soirée. Il fallait que ce soit l’Autre qui meure quand même sans pouvoir trouver d’antidote : une dernière matinée (ou journée) de souffrance. Il allait aimer ça, voir l’Autre agoniser à cause de lui, dans leur lit.

Y penser le réjouissait déjà et il repoussait depuis quelque temps le jour de l’exécution pour continuer à profiter de cette perspective. C’était les seuls moment de la journée qui lui plaisaient vraiment le reste étant de la routine.

L’autre était né vers la trentaine, sans doute lui aussi. Avant il n’y avait pas cette séparation : un jour lui, un jour l’Autre. Pourquoi cela était-il arrivé ce jour là ? Ils n’en savaient rien et la psychologue n’avait pas pu les aider.

Petit à petit leurs deux caractères opposés s’étaient affirmés et la lutte avait commencé. Ils avaient perdu leurs parents un peu auparavant dans un accident de voiture : ils devaient les récupérer (enfin à l’époque le récupérer) à l’aéroport et n’étaient jamais arrivés. S’étaient-ils sentis coupable (pour l’Autre) ou soulagé (pour lui) ? Mystère. Enfin qu’importe, tout serait fini demain.



2


Son double avait bien ingurgité le poison mais oublié le somnifère cet imbécile. Il pouvait prendre un antidote si il le souhaitait ! C’est vrai qu’il aimait son travail et qu’il perdait de moins en moins de temps à corriger le mal causé par son double. Mais il y avait autre chose de terrible pour lui dont son double ne se doutait apparemment pas : impossible d’avoir une relation amicale ou amoureuse, son double se serait fait un plaisir de la saborder.

Sa vie lui semblait incomplète, sans but. Il n’aurait jamais de compagne et jamais d’enfant ! C’était insupportable ; mieux valait en finir.

Sa vie d’après serait à tout coup meilleure quelle qu’elle soit ! Une vie à lui, sans partage. Ils étaient au moins d‘accord la dessus et devaient se séparer. Il n’allait pas prendre d’antidote mais laisser le poison agir, il lui suffisait de prendre le somnifère pour éviter de souffrir comme son double l’avait prévu.


Il mourut vers sept heure, son double aussi. Janus ne laissa pas de lettre expliquant son geste.




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Guest
Sep 18, 2023

Avant de commencer la lecture et du coup comprendre il convient de se renseigner sur Janus

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