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  • paulemilechristian

nouvelle : les métiers 1

Elle se leva à sept heures comme d’habitude, fit un peu de gymnastique, pris sa douche, se maquilla, s’habilla, rangea son salon et se préparer pour ses visiteurs. Elle n’en prenait pas plus de cinq par jours pour les consultations ordinaires, trois le matin et deux l’après midi, et un seul pour sa consultation spéciale du samedi.


Aujourd’hui était le jour des traditionnels : elle portait systématiquement la même robe (elle en changeait tout de même deux fois par an après les en avoir informés préalablement à plusieurs reprises pour éviter toute déception de leur part), la même coiffure,le même maquillage et les mêmes chaussures. Le premier d’entre eux avait droit à un petit déjeuner, le second juste un café, le troisième un apéritif, puis, l’après midi, encore un café et le dernier un goûter. Il en était de même les autres jours ordinaires pour les autres : ceux qui étaient pressés, ceux qui voulaient être admirés, les hésitants, les nouveaux, les solitaires.


Elle avait eu l’idée de ce boulot en discutant avec certains de ses amis (d’ailleurs ses premiers clients) quand elle s’était retrouvée sans emploi, avec un avenir plutôt bouché dans sa profession et un divorce compliqué. Cela lui avait pris un peu de temps pour se faire connaître et gagner de quoi vivre. Maintenant, au bout de trois ans et demi, elle avait réussi son pari, choisissait ses clients et vivait bien : pas plus de trente heures de travail par semaine, ses soirées et ses week-ends de libre. Elle avait des amis, sortait régulièrement et profitait de la vie, notamment les soirées entre copines, la visite des expositions et le théâtre.


Elle prenait trois fois quinze jours de vacances chaque année malgré les protestations de certains clients (quelques uns l’avaient quittée pour cela car elle commençait à avoir quelques concurrentes devant son succès), mais comme elle n’avait pas de soucis pour trouver des remplaçants, cela ne lui posait aucun problème.

Elle vérifia que tout était en ordre avant l’arrivée du premier client traditionnel, il ne fallait surtout pas de nouveauté dans la pièce. Elle avait sa liste des points importants, constituée au fil de ses expériences difficiles avec des remarques ou des réactions des clients : une nouvelle machine à café trop différente de la précédente, une nappe mise pour la première fois, les chaises mal rangées autour de la table, un nouveau magnet sur le réfrigérateur, une odeur bougie parfumée…


Ils avaient tous à peu près le même comportement : elle les serrait dans ses bras un bon moment à leur arrivée, puis elle servait la boisson selon l’heure et ils parlaient de la pluie et du beau temps. Enfin, ils posaient leurs petits problèmes de la semaine sur la table et ils en discutaient tranquillement. Ce n’était jamais grave, ils ne voulaient pas partager leurs plus gros soucis pour ne pas l’ennuyer , juste les petits désagréments de la vie, et, quand cela était possible, un événement agréable. Dans ce cas là, ils oubliaient les problèmes et remplissaient tout leur temps avec cette bonne nouvelle ou cette rencontre marquante ou cette lettre inespérée. Ils ne dépassaient jamais l’heure par respect pour elle, ils étaient d’ailleurs faits comme ça.


Leur rendez vous du lundi était inscrit dans leur activités du jour, entre deux autres moins intéressantes, par définition. Cette heure était un des pics de leur semaine malgré le plaisir pris à visiter des expositions, aller au théâtre, écrire, se promener, se cultiver ou déjeuner entre amis. Ce moment d’intense tendresse venait en premier pour chacun d’entre eux. Ils étaient tous à la retraite, vivaient seuls, étaient plutôt aisés, de bonne éducation et intellectuels.


Elle en avait perdu un quelques semaines auparavant. Il avait déménagé pour aller s’installer plus près de ses enfants. C’était son conseil : ses seules bonnes nouvelles étaient la lettre d’un de ses deux enfants. Elle était assez fière de ce résultat. Elle avait le remplaçant sous la main parmi les nouveaux. Elle les casait au début le vendredi matin pour les classer dans une catégorie en attendant une place le jour J. C’était plus simple pour elle de recevoir les mêmes caractères le même jour. Elle n’avait pas besoin d s’adapter à chaque fois. Le vendredi était plus coton !


En fait cela avait trois heureux : le partant, celui du vendredi, plongé dans l’ atmosphère et un nouveau client trop heureux d’être enfin reçu. Elle avait beaucoup apprécié ce moment renforçant sa motivation et lui prouvant une fois de plus son désintéressement et la pureté de sa vocation. L’argent ne venait pas en premier dans son travail même si elle ne crachait pas dessus.


Le mardi, elle recevait les narcissiques, avec leur besoin d’être admirés, loués, félicités bien au-delà de ce que leurs femmes, enfants, amis, collègues pouvaient leur apporter chaque jour. Ce jour là, le décor importait peu, ce qui comptait c’était le personnage principal et, accessoirement, elle. Elle se devait être bien habillée et pomponnée, maquillée comme chacun d’eux aimait. Elle changeait chaque semaine de tenue, de coiffure et de parfum et en tenait la liste pour éviter de se tromper. Elle était une nouvelle fan, bouche bée devant cet homme si merveilleux, si captivant et n’avait rien d’autre à faire qu’à les écouter, s’extasier de leurs exploits, alternant les petits gestes tendres pour montrer toute l’étendue de son admiration et de sa reconnaissance que ces gens si fabuleux acceptent de passer une heure avec elle !


Eux étaient plus jeunes que les précédents, entre quarante et soixante ans, ayant réussi professionnellement, mais pas autant que désiré, bien mariés mais pas autant adulés par leur femme que souhaité, avec des enfants aimants mais sans reconnaître la chance inespérée de les avoirs comme père, fréquentant des amis haut placés ne les considérant pas à leur juste valeur. Elle les plaignait et essayait de leur donner au moins une heure de pur bonheur. Enfin, pendant le temps passé avec elle, ils oubliaient leurs déceptions de la semaine, ils se remettaient sur le dessus de la pile dont ils avaient dégringolé au fil des jours. Il leur aurait sans doute suffit de ne pas vouloir à tout prix se situer toujours plus haut pour apprécier leur vie confortable enviée par beaucoup.


Elle constatait leurs manques d’amour, d’affection, de considération, de prestige. Ils avaient du charme et du charisme et ils aimaient l’étaler avec elle, enfin bon public pour eux : une jolie femme intelligente, élégante, attentive, aimante, admirative, dévouée, bref ce qui leur manquait le reste de la semaine. Parfois, elle se demandait si elle leur rendait vraiment service en se comportant de cette façon avec eux tout en sachant que c’était très exactement ce qu’ils cherchaient avec elle. Ne les encourageait-elle pas dans leurs travers en agissant ainsi ? Peut-être que oui, mais ils étaient tellement heureux en la quittant ! Ils avaient fait le plein de confiance pour la semaine à venir et allaient supporter qu’on les aime et qu’on les admire pas assez.


Ce n’était pas eux qui l’étaient pas à la hauteur, c’ était les autres qui ne s’apercevait pas à qui ils avaient affaire, qui étaient aveugles et sourds et manquaient de jugement. Ils repartaient regonflés à bloc, la tête haute, et l’embrassait sur les joues plein d’enthousiasme. Certains la serraient contre eux un moment avant de partir, et elle ne savait pas si elle était alors leur femme, leur enfant, leur maîtresse, leur amie, leur collègue, leur voisine, sans doute une personne différente à chaque fois.


Le mercredi c’était les « pressés », ceux qui n’avaient pas plus de temps à consacrer à ça et qui la casait entre deux autres activités toute aussi importantes. Elle avait l »impression qu’ils « tiraient un coup » avec elle, bien qu’il n’y eu aucun caractère sexuel à leur relation. Ils arrivaient pile à l’heure et repartaient un peu avant, le temps de rejoindre leur voiture pour se précipiter pour la réunion suivante. Certains lui avaient proposé de se déplacer dans leur bureau pour leur éviter de perdre leur temps précieux, le leur bien sûr, pas le sien. Elle avait une autre idée sur la question et avait refusé net, ce qui avait provoqué le départ de l’un d‘eux qui avait obtenu satisfaction avec une de ses concurrentes qui venait de se lancer et avait dû accepter pour ne pas perdre un client. Elle l’avait remplacé rapidement, les hommes pressés, ce n’est pas ce qu’il manquait en ce bas monde, elle en avait d’ailleurs en réserve le vendredi matin qui avait été tout heureux parce que le mercredi lui convenait bien mieux.


Ce jour là, souvent, elle s’habillait en pantalon avec un petit haut seyant et un peu sexy. Elle était persuadée que cette heure permettait à ses clients d’éliminer leur envie de harceler leurs collègues et collaboratrices. Ils lui faisaient des compliments un peu salaces, ce qui en la dérangeait aucunement puisqu’elle savait qu’il n’y aurait pas de suite. Deux d’entre eux, emportés par leur élan, avait tenté de la bousculer pour obtenir ce qu’ils ne pouvaient pas essayer de trouver à leur travail et avaient été confrontés à l’allure très menaçante de Dicky, son labrador. Le premier n’avait pas insisté et le second qui voulait poursuivre s’était fait mordre et s’était retranché près de la porte d’entrée la queue entre les jambes, gémissant comme un enfant qu’il était redevenu. Elle l’avait désinfecté, pansé et requinqué, le temps que son heure de consultation se termine. Il avait été prié de ne plus remettre les pieds chez elle, mais manifestement, il n’en avait pas non plus très envie. Elle avait eu un peur ces deux fois, n’étant pas certaine que son chien n’intervienne avec autant de fermeté et d ‘efficacité. Le reste du temps, il dormait tranquillement dans s chambre, attendant que le dernier client s’en aille pour aller faire un tour du quartier avec sa maîtresse bien aimée.


C’est son ex mari qui avait eu envie d’un chien qui serait heureux dans leur maison, mais, très vite ; il s’était attaché à elle qui le nourrissait, le câliner, le sortait, et, lors de leurs discussions orageuse, il était de son coté, ce qui avait peut être éviter deux ou trois fois que les choses ne dégénèrent. Brave chien, fidèle ami de la femme.

Comme ces gens pressés ne savaient pas de quoi parler, elle les interrogeait sur leur famille, maîtresses éventuelles, collègues provocatrices, patronnes frigides, secrétaires chaudes, femmes d’amis appétissantes, actrices sexy, et, là, ils se lançaient dans des descriptions précises de toutes ces cochonnes qui ne pensaient qu’à ça, même si elles n’en étaient pas conscientes, mais qui le trouveraient sur leur chemin dès qu’elles décideraient enfin de se lâcher et de laisser libre court à leur nymphomanie non assumée. Elle les encourageait par des interventions ciblées pour les vider de leurs fantasmes, comme sans doute, leur maîtresses ou des prostituées (même leurs femmes) achevaient de le faire pendant le temps consacré au sexe dans leur semaine si chargée.


Elle répétait cela cinq fois dans la journée. Au début, les discussions étaient parties tout azimut et elle avait été un peu perdue et subissait plus qu’elle ne contrôlait, et puis, elle avait généralisé habillement le contenu d’une des rencontres qui lui paraissaient très satisfaisantes pour son client et lui fournissait une ligne de conduite pour cette catégorie de clients. Ils s’étaient tous pliés à sa volonté, avec plus ou moins de résistance, le pire avait été la réaction des deux qui lui avaient sauté dessus, interprétant son attitude comme un appel au sexe. Elle avait procédé avec plus de subtilité pour les suivants pour éviter ces débordements fâcheux.


Ses trois premières journées étaient ainsi parfaitement au point et ne lui demandait pas de préparation particulière, sauf sa liste d’erreurs à ne pas commettre du lundi. Le jeudi était différent, elle y collait les « autres », ceux qu’elle n’arrivait pas à cerner ou qui avait une personnalité différente des trois premiers groupes. C’était sa journée difficile avec le plus de turnover. Elle arrivait en général rarement à conserver longtemps ses clients, mais avait toutefois réussi à en fidéliser deux. Le premier avait divorcé et tentait vainement de retrouver un clone de son épouse et lui faisait chaque semaine le récit de ses recherches, de ses rencontres, de ses initiatives et recevoir des encouragements qu’elle hésitait à chaque fois de lui donner mais succombait et lui permettait sans doute de survivre à cette perte fatale. Elle essayait néanmoins de lui fournir des conseils pour parvenir à dénicher l’oiseau rare qui ne serait pas identique mais juste proche de son ex femme du point de vue du physique et du caractère.


Chacun de ses rapports hebdomadaires lui prouvait que ses tentatives étaient certainement vouées à l’échec, mais elle persistait malgré tout à vouloir le sortir de sa folie. Que pouvait-elle faire d’autre ? L’abandonner serait coupable (non assistance à personne en danger ) ou le détromper serait inutile vu l’étendue de son obsession. Alors, semaine après semaine, elle était là pour lui, écoutant avec attention le compte rendu de recherches et de ses espoirs futurs.


Le second avait perdu sa mère et ne s‘en consolait pas. Lui savait qu’il ne la retrouverait jamais et avait besoin d’en parler et d’essayer de retrouver un semblant de tendresse maternelle auprès d’elle. Elle n’avait pas tout à fait l’age de l’emploi et se vieillissait à chacune de ses visites pour rendre crédible les demandes de son client. Elle avait le sentiment que cela fonctionnait assez bien et qu’il allait de mieux en mieux. Sa guérison possible sinon probable allait la priver d’un client fidèle mais elle n’en avait cure et l’espérait pour bientôt.


Les autres ne restaient que quelques séances avec elle et la quittaient une fois convaincus qu’elles ne servaient à rien, diagnostic qu’elle partageait avec eux.

Le jeudi était toujours complet car elle faisait basculer quelqu’un du vendredi matin lorsque qu’une place se libérait. Le lendemain matin donc était réservé aux derniers arrivants, trois au maximum. Sauf désistement de dernière minute d’un nouveau, elle était bien occupée. Cette matinée était aussi délicate que la journée de la veille avec un mélange de motivation des hommes qu’elle recevait. Elle devait analysait chacun d’eux pour comprendre pourquoi il était là, si elle elle pouvait faire quelque chose pour lui, si il avait envie de poursuivre avec elle malgré le tarif qui leur semblait à tous élevé lors de la première visite. Il y avait un bon tiers de renoncements à l’issue du premier entretien, et autant dans les trois semaines qui suivaient. Elle piochait alors dan sa liste d’attente.


L’après midi, c’était autre chose. Elle recevait son amant, enfin le client avait qui elle faisait l’amour car il payait pour cela, le double du tarif puis qu’il restait deux fois plus longtemps que les autres. Personne n’était au courant de cela, pas même sa meilleure amie, celle qu’elle voyait pratiquement tous les dimanches et qui était sa confidente. Déjà qu’elle trouvait que son métier se rapprochait de celui de prostituée, qu’aurait-elle dit si elle avait su qu’elle couchait avec un client ? Elle aurait eu du mal à lui expliquer que ce n’était pas cela, qu’elle prenait du plaisir avec cet homme, que c’était son amant de cœur, qu’elle tenait à lui. « Pourquoi le faire payer » lui aurait-elle demandé ? « Parce que, comme cela, je suis sure qu’il tient à moi » aurait-elle dû répondre. « C’est débile comme attitude, imagine que toutes les femmes fassent ça ! ». Et elle n’aurait pas su quoi répondre. Chaque femme avait son truc pour garder son amoureux : le mariage, les enfants, le sexe, la douceur, les activités partagées, la cuisine, les projets communs, les voyages… Elle c’était l’argent. Tant qu’il payait, elle savait qu’il avait envie de la voir.


Parfois, elle aurait voulu le voir davantage, sortir avec lui, aller au restaurant, au théâtre, voyager, passer plus de temps avec lui, mais elle craignait de rompre ce fragile équilibre qu’elle avait mis du temps à trouver. c’était tellement difficile de concilier le sexe et la tendresse. Elle ne toucherait à rien tant que cela se passerait bien, sachant qu’il pouvait la quitter, simplement en ne venait plus la voir, sans même l’avertir. C’était sa hantise et elle essayait de ne pas trop y penser. Que ferait-elle si cela arrivait, et cela allait arriver un jour, comment allait-elle supporter cette séparation ? Ce serait différent si c’était elle qui se laissait la première, mais elle doutait que cela arrive car elle se sentait de plus proche de lui.


Elle relut la liste des erreurs à éviter avant que son premier client ne sonne. Tout était en ordre. Peut-être devait-elle parler de son amant à son amie après tout. Une fois la première réaction passée, elle pourrait-être de bon conseil, elle qui était mariée , maman de deux enfants, et toujours amoureuse de son mari. Oui, dimanche prochain elle allait tout lui dire, mais elle se rappela qu’elle s’était fait la même réflexion la semaine précédente. La sonnette retentit, sa semaine de « vendeuse de tendresse » démarrait.


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